jeudi 5 juillet 2012

Roman familial


On trouve toujours les mots pour parler de ceux qu’on aime. Qu’en est il pour ceux que l’on n‘aime pas. Quand ils meurent ceux qui ont tout notre amour reprennent vie sous la plume, au fil des mots.
Et ceux que l’on n’a pas aimés. Osons-nous même exprimer que nous ne les aimons pas ? Il est peut-être plus convenable de ne rien exprimer. Passer sur le sujet pour ne pas passer l’éponge.
Lundi le grand-père de mes tdc est mort. Paix à son âme si l’âme existe. Je n’ai pas de peine. Je suis triste que mes enfants qui sont encore jeunes n’aient plus de grand-père pour leur transmettre le roman familial. Il ne leur reste plus que la poule lobotomisée puisque mamamia est partie aussi. Et c’est sûr qu’avec la poule le roman familial fait plus que battre de l’aile… Aujourd’hui c’est son anniversaire, je ne sais pas quel âge, demain elle enterre son mari. La lutine l’a appelée pour lui dire qu’elle pensait à elle. Mais la poule était fort occupée puisque trois jours à peine après la mort de son mari, elle a lavé tout son linge et était occupée à le repasser. C’est drôle, ça me rappelle un souvenir vieux de 28 ans. Je venais de perdre mon bébé. J’étais chez elle. Juste assommée par la nouvelle. Le lendemain, elle est venue me voir avec une pile de petits vêtements juste lavés et repassés, qu’elle a posée sous mon nez en me disant «  Et maintenant je fais quoi avec ça moi ???? ». Curieuse pratique laver le linge des morts dès le dernier souffle. Une manière de faire son deuil chez les gallinacées certainement… 
Le grand-père paternel de mes tdc était un petit homme simple. Un résinier des Landes quand il y en avait encore. Un qui avait quitté l’école à 12 ans pour aider à nourrir la famille. Un qui n’avait jamais lu un livre et lisait juste le journal régional tous les jours. Curieux de politique avec le cœur à gauche. Un qui aurait peut-être étudier si on le lui avait permis. Un qui avait dû partir travailler en usine quand on n’a plus résiné et qui portait toute la journée des traverses de chemin de fer sur ses larges épaules, les mains bouffées par les poisons des produits toxiques, la peau ridés commune veille pomme d’avoir passé toute sa vie dehors. Un qui parlait DU patron comme d’un homme qui avait tous les pouvoirs. Même celui de le jeter quand il a approché des cinquante ans et que c’est vieux pour porter le poids des traverses. Alors, de résinier à porteur de traverses il est passé chômeur. Sur ses quatre enfants seulement deux étaient finis d’élever comme il le disait. Pour les nourrir, il fallait cultiver le jardin, et élever des poules des lapins et des cochons. Pas de vacances, pas de loisirs, pas de voiture, pas d’amis, juste manger, dormir, bêcher le jardin, nourrir les animaux. J’ai eu du mal à entrer dans cette vie et à communiquer avec cet homme là. Nous avons tout de même versé les mêmes larmes de joie le soir du 10 mai 1981, quand le grand homme est apparu sur l’écran. Je crois que ce fut notre seul moment de partage réel…
De lui je garderai des images, comme des clichés témoins d’un monde que je regardais d’un œil incrédule car ils étaient à des lieues du mien, de mon enfance insouciante et légère, auprès d’un père et d’une mère qui m’avaient tant donné.
L’image d’un homme qui s’appliquait avec sa pierre à aiguiser les couteaux jusqu’à rendre la lame minuscule parce qu’on n’achète pas de couteaux neufs… Un homme qui faisait les plus fines épluchures de pommes de terre et de pommes que j’ai jamais vues parce qu’on ne gaspille pas un gramme de ce qui est comestible. Un homme qui avait appris à ses enfants à manger jusqu’à la cervelle du poulet et à sucer les os et les écraser sous leurs dents pour ne rien gaspiller, même pas la moelle…. En fait je crois que seul le bec n’était pas mangé. Quand je suis arrivée dans cette famille, je n’avais jamais vu une volaille arriver sur la table avec la tête… Un homme qui tous les 24 décembre au soir, n’ayant pas les moyens de se déguiser en grand-père Noël, faisait le tour de la maison et frappait de grand coup dans la porte d’entrée en hurlant « Je suis le père Noël !!! » et réussissait à terroriser tous les petits au lieu de les émerveiller…
Mai ce côté attendrissant n’efface pas le rustre qu’il pouvait être.
Celui qui n’a jamais manqué quand Pierrot de la lune était malade, de me préciser qu’il était foutu, au cas où j’aurais voulu croire en une rémission possible…
Celui qui au troisième mois de ma grossesse se désespérait que je ne ressemble pas encore à une baleine. Il avait croisé une femme enceinte la veille, elle était grosse, bien grosse comme on doit l’être à trois mois… « Pas comme l’autre
au bout de la table… », disait il, en parlant de moi !
Celui qui quand j’ai montré mon échographie a osé dire devant mes deux enfants adoptés «  J’espère que ce sera un garçon, car celui là sera mon vrai petit fils au moins ». C’est ce jour-là que je lui ai dit qu’il m’avait déjà prouvé qu’il était un con mais  que là il confirmait à quel point il l’était…
Finalement lui et la poule ne m’ont jamais manqué depuis mon divorce. Si je n’ai pas fait un grand pas vers eux, ils n’en ont pas vraiment fait vers moi. Ils ont plané sur vingt années de ma vie. J’ai peur que le roman familial côté paternel se passe de ma contribution.




1 commentaire:

  1. Un état des lieux implacable : pour solde de tout compte ;)

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